Le défi caché de la thermodynamique pour le développement durable

Production maximale d’entropie et durabilité: Pourquoi la poussée à maximiser les flux d’énergie explique les difficultés de la décroissance

Dans son livre de 2025 ‘L’énergie, face cachée de la monnaie‘, Pierre Noizat apporte un éclairage provocateur : les lois de la thermodynamique ne gouvernent pas seulement les moteurs thermiques — elles façonnent les sociétés humaines, les économies et notre quête de durabilité.

Au cœur de son argument se trouve ce qu’il appelle le « troisième principe de thermodynamique » (distinct de la troisième loi classique sur le zéro absolu). Mieux connu dans la littérature scientifique sous le nom de Principe de Production Maximale d’Entropie (PPME ou MEPP en anglais), il affirme que les structures dissipatives — des systèmes ouverts loin de l’équilibre, comme les organismes vivants, les écosystèmes, les ouragans ou les civilisations — s’auto-organisent pour maximiser le taux de flux d’énergie et de production d’entropie, sous les contraintes données.

Des bactéries optimisant les gradients nutritifs aux économies cherchant à faire croître le PIB, les systèmes évoluent vers des configurations qui dissipent les gradients d’énergie disponibles le plus rapidement et efficacement possible. Ce n’est pas de la malveillance ; c’est simplement la physique à l’œuvre.

Pourquoi cela importe-t-il pour la durabilité ?

Les cadres traditionnels de durabilité, comme le Framework for Strategic Sustainable Development (FSSD / The Natural Step), reposent sur la première et la deuxième loi ainsi que sur la conservation de la matière : éviter l’accumulation systématique de substances issues de la croûte terrestre, de produits chimiques de synthèse, la dégradation des écosystèmes et les obstacles à la satisfaction des besoins humains.

Mais le PPME ajoute une couche plus profonde : les systèmes vivants et sociaux ne sont pas passifs. Ils cherchent activement à capter et à dissiper davantage d’énergie. Cette pulsion explique la pression incessante vers l’extraction, la consommation et la complexité — même lorsqu’elle dépasse les limites planétaires.

Noizat établit un lien élégant entre physique et psychologie en soulignant que les humains ressentent directement l’entropie : nous vivons une entropie élevée comme de l’anxiété ou du chaos lorsque l’information est rare ou que la sécurité est incertaine, tandis qu’une connaissance fiable et des systèmes stables diminuent notre entropie interne, favorisant la clarté et le bien-être. Il relie cette perception à l’argent lui-même — une revendication sur les flux d’énergie futurs — et à Bitcoin, qui convertit l’énergie réelle en information vérifiable et à faible entropie. Selon lui, cette perception à l’échelle humaine explique pourquoi une monnaie saine et des protocoles adossés à l’énergie, comme Bitcoin, peuvent réduire de manière significative le désordre sociétal et aider à aligner l’auto-organisation économique avec une durabilité à long terme.

Cela clarifie également pourquoi les stratégies de décroissance pure échouent souvent sur le plan politique et culturel. La contraction va à l’encontre d’un gradient fondamental : les systèmes « veulent » maximiser la puissance et l’export d’entropie. Une retenue aveugle donne l’impression de nager à contre-courant de la biologie, de l’évolution et de l’économie.

L’effondrement est-il inévitable ?

Pas nécessairement. La Terre est un système ouvert baigné d’un rayonnement solaire à faible entropie (environ 1,7 × 10¹⁷ W). La vie a maximisé la capture d’énergie pendant des milliards d’années sans basculer dans le chaos total : elle a atteint des états stationnaires dynamiques (point culminant des écosystèmes) où le flux s’aligne sur le budget entrant.

Nous pouvons faire de même. La clé réside dans la réorientation, et non dans le déni :

  • Déplacer la dissipation des gradients fossiles/miniers vers les cycles solaires/biomasse.
  • Concevoir des économies circulaires alimentées par une énergie propre abondante (des boucles de matière presque fermées sont possibles avec suffisamment d’énergie d’entrée).
  • Utiliser le facteur humain — information, incitations, institutions — pour orienter l’auto-organisation vers la longévité, l’efficacité et le bien-être plutôt que vers le simple rendement.

Les facteurs sociaux tels que la confiance, le partage des connaissances, les partenariats gagnant-gagnant et le respect de la nature réduisent la production d’entropie inutile. Mais ils servent d’amplificateurs à un changement structurel : tarification du carbone, finance régénérative, mécanismes de preuve d’énergie et indicateurs dépassant le PIB.

La physique n’est pas fataliste. Les mêmes lois qui poussent à la maximisation permettent aussi l’équilibre grâce à l’apport solaire. C’est nous qui choisissons quels gradients exploiter.

Réflexions finales

Le regard de Noizat est lucide : la durabilité n’est pas seulement une question d’éthique ou de politique — c’est un problème d’ingénierie thermodynamique. Ignorer le PPME nous condamne à des dépassements répétés. L’embrasser nous permet de canaliser cette pulsion vers l’abondance dans le respect des limites.

Si nous parvenons à aligner les incitations et les technologies, l’humanité pourra construire un état stationnaire de haute civilisation alimenté par l’énergie solaire. Si nous l’ignorons, l’urgence dissipative accélérera les crises que nous ressentons déjà.

Qu’en pensez-vous ? Pouvons-nous réorienter ce principe fondamental, ou la maximisation sans fin est-elle notre destin ? Merci de partager votre avis en commentaire.

Références

📙 – **Noizat, P.** (2025). *Energy, the flip side of money*. Konsensus Network. (ISBN 978-9916749630) 

– **Broman, G. I., & Robèrt, K.-H.** (2017). A framework for strategic sustainable development. *Journal of Cleaner Production*, 140, 17–31.

– **Kleidon, A.** (2010). Maximum entropy production in environmental and ecological systems. *Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences*, 365(1545), 1297–1302. https://doi.org/10.1098/rstb.2009.0318

– **Kleidon, A.** (2023). A review of thermodynamics and optimality of the Earth system. *Earth System Dynamics*, 14(4), 861–887. https://doi.org/10.5194/esd-14-861-2023

– **Martyushev, L. M., & Seleznev, V. D.** (2006). Maximum entropy production principle in physics, chemistry and biology. *Physics Reports*, 426(1), 1–45. https://doi.org/10.1016/j.physrep.2005.12.001

– **Odum, H. T.** (2004). The continuing importance of maximum power. In C. A. S. Hall (Ed.), *Maximum power: The ideas and applications of H. T. Odum* (pp. 1–10). University Press of Colorado. (Original work related to Odum’s Maximum Power Principle, 1955/1971)

– **The Natural Step.** (n.d.). The system conditions. Retrieved March 24, 2026, from https://thenaturalstep.org/approach/the-system-conditions/

– **Volk, T.** (2010). It is not the entropy you produce, rather, how you produce it. *Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences*, 365(1545), 1317–1322. https://doi.org/10.1098/rstb.2009.0319

 

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